La
fiancée pour un cadran peint par Heinrich Rudolf
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« Et les Français », répondit
tout aussi fort son collègue, « ont maintenant de
grands cadrans émaillés sur leurs horloges, et ils
restent toujours blancs ». Un grossiste en horloges vint
se joindre à la conversation : « Nos horloges de
la Forêt-Noire n’ont aucune chance, les cadrans de
papier jaunissent, se gondolent et les couleurs se fanent ».
Laurenz avait écouté avec
beaucoup d’attention. Une phrase surtout le troubla : «
Ils restent toujours blancs... » Sur le chemin du retour,
il se mit à réfléchir au problème
: les nouveaux cadrans ne pouvaient pas être en métal
laqué ou en émail rappelant la porcelaine, ce qui
aurait été trop cher, les horloges de la Forêt-Noire
devant être à un prix abordable. Il ne restait donc
plus que le bois, non pas le tilleul utilisé par les sculpteurs
(et plutôt cher), mais le bois de sapin bon marché.
Les trois années suivantes furent
les plus dures dans la vie de Laurenz Winterhalder. Il n’avait
guère de temps libre pour effectuer tous ses essais. Pendant
longtemps, ses tentatives furent infructueuses. Ses cadrans de
bois se fissuraient, le bois et la couche de craie ne se liaient
pas, la laque s’écaillait et les couleurs perdaient
de leur brillance. Le pire était que le blanc du début
jaunissait rapidement. Laurenz était aidé par son
ami qui fabriquait des cadrans et lui avait donné les premiers
échantillons de cadrans. C’est le père Joseph
qui lui apprit à dessiner. Il trouvait au monastère
Sankt Peter des échantillons de peinture gratuits, car
dans tous les monastères, il y a toujours des décorations
à restaurer ou à terminer. De plus, l’abbé
Steyer partageait les soucis du jeune artisan qui avait aussi
le soutien de Theresa, le réconfortant quand il tombait
de fatigue le soir.
Le jour arriva où les cadrans peints
par Laurenz furent présentables. Lorsqu’un après-midi,
il alla chez ses voisins avec un paquet sous le bras, la paysanne
comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un
grand jour. Dans la grande salle, Laurenz remplaça le cadran
en papier taché et pâli par le cadran qu’il
avait laqué. La différence était frappante,
comme si l’on avait allumé la lumière dans
la pièce. La paysanne lui servit à manger et lui
donna même un deuxième schnaps, pensant qu’il
en aurait besoin...
En entrant dans la salle de la maison, le
paysan de l’Hintertal jeta un rapide coup d’œil
sur sa femme et sa fille assises dans un coin, regarda plus longuement
le fils du voisin, installé là mine de rien et regarda
enfin son horloge. Sa ferme était représentée
dans l’arc du cadran tout comme le petit clocher de la chapelle,
quatre superbes roses rouges ornaient les coins et le nombre 1788
était peint au centre du cadran. Le paysan fit demi-tour,
grommela à l’intention de sa fille « Si tu
l’aimes vraiment... » et quitta la pièce.
Quelques mois plus tard, le jeune couple
était installé dans la petite maison d’artisan
et ne fabriquait plus que des cadrans laqués. Le moment
vint où il fallut agrandir et le paysan leur prêta
de l’argent, contre intérêts bien entendu.
Theresa a noté le nombre de cadrans peints produits au
fil des ans dans leur atelier : plus de 20 000 pièces exportées
dans 14 pays différents. Les cadrans provenant de l’Hintertal
étaient très appréciés pour leur solidité
et pour leurs couleurs éclatantes. On les trouvait à
Londres et à Paris, dans les chambres des domestiques russes
et dans les ateliers des artisans espagnols.
Dans la Forêt-Noire, les cadrans peints
sont rapidement devenus un artisanat connaissant une forte expansion...
grâce à Laurenz Winterhalder qui a d’abord
dû convaincre son futur beau-père avant de pouvoir
épouser Theresa...
(Avec l’aimable autorisation de l’éditeur
Lahrer Hinkender Bote)
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